Il y a 7 heures
Félicien avait entouré le score au stylo rouge. Il avait même remis ses lunettes pour vérifier.
— Neuf à un.
— On sait lire, dit Rose.
— Je vérifie. À mon âge, quand tu vois ça dans le journal, tu commences par nettoyer les verres.
Enzo tira une chaise et posa son téléphone sur la table.
— Et nous, quatre victoires de suite en championnat, Leverkusen battu chez lui… Franchement, ça sent la cinquième.
— Ça sent surtout que tu vas nous porter la scoumoune, répondit Baptistin. Assieds-toi et touche plus à rien.
Au Bar des Deux Platanes, on avait retrouvé le plaisir de parler football. La semaine précédente, chacun avançait ses raisons d’espérer avec des précautions de démineur. Ce dimanche, Félicien avait acheté le journal avant le pain et Baptistin connaissait déjà la composition probable.
Rose, elle, n’avait pas oublié septembre.
— Vous êtes beaux à voir. Il y a trois semaines, vous vouliez plus entendre parler de personne. Maintenant, il faudrait agrandir la table pour étaler vos ambitions.
Félicien prit son café.
— On a quand même le droit d’être contents.
— Profites-en, ça te va bien.
Baptistin regardait encore la photo du match à Leverkusen.
— Jeudi, ça m’a plu. Gagner là-bas, un à zéro, en tenant jusqu’au bout… On a vu une équipe.
— Et derrière, ça ressemblait enfin à une défense, ajouta Félicien. Contre Le Havre, j’avais fini debout devant la télévision. Là, je suis resté assis.
— Ta femme devait être contente.
— Elle croyait que je dormais.
Enzo fit défiler les nouvelles.
— Egan-Riley, quand même. Il en a entendu, et maintenant tout le monde le trouve bon.
— Tout le monde, je sais pas, dit Rose. Mais ici, il y en a deux qui lui doivent des excuses.
Les deux anciens s’intéressèrent aussitôt à leur tasse.
— Moi, j’ai toujours dit qu’il fallait lui laisser du temps, finit par répondre Baptistin.
— Tu avais dit : « Qu’on lui laisse surtout le temps de faire sa valise. »
— Tu retiens que ce qui t’arrange.
Enzo riait. Baptistin récupéra le journal et le tourna vers lui.
— Tiens, puisque tu es si tranquille pour ce soir, regarde un peu où on va jouer.
Bollaert. Rien que le nom suffisait à calmer les pronostics trop larges. Les Lensois venaient d’en prendre neuf à Côme, chez eux, devant leur public. Une de ces soirées dont on voudrait perdre le souvenir avant même de rentrer au vestiaire. Et quatre jours plus tard, l’OM arrivait.
— Ils vont avoir la tête dans les chaussettes, tenta Enzo.
— Peut-être, répondit Baptistin. Ou les crocs jusqu’au parquet.
— Neuf buts, ça laisse des traces.
— Justement. Tu crois qu’ils ont envie qu’on vienne leur en reparler ?
Félicien repoussa sa soucoupe.
— Le premier quart d’heure, là-bas, il va falloir être réveillés. Eux, ils auront quelque chose à se faire pardonner. Et les tribunes vont pas les accueillir avec une tisane.
Rose passa un coup de chiffon sur la table voisine.
— Enfin, les neuf, ils les ont pris mercredi. Ce soir, ça recommence à zéro.
— Voilà, dit Baptistin. Elle, au moins, elle comprend.
— Elle comprend surtout qu’à force de compter les buts des autres, vous allez oublier de regarder le match.
Il y eut un silence, puis Enzo agrandit une photo sur son écran.
— Et Thauvin…
— Ah, fit Félicien.
Un « ah » qui contenait plusieurs saisons, des buts qu’on revoyait très bien et quelques engueulades qu’on avait moins envie de raconter.
— Il porte le brassard, maintenant, reprit le jeune.
— Ça lui va, dit Baptistin.
— Tu vas quand même pas l’encourager ?
— Je lui souhaite de faire une belle saison. À partir de demain.
Félicien approuva. On pouvait garder de l’affection pour un ancien sans lui laisser le couloir libre. Surtout celui-là.
— S’il rentre sur son pied gauche, j’espère qu’il y en a un qui aura lu le dossier.
— Depuis le temps qu’on le connaît…
— C’est pas une raison. Moi aussi, je sais que Rose rallonge l’addition quand je l’embête, et je recommence.
— Tu veux qu’on regarde ton ardoise ? demanda-t-elle.
Il reprit son journal.
Enzo s’était un peu calmé. Il regardait les noms, les absents, les remplaçants possibles.
— Genesio a raison de demander de rester humbles.
— Bien sûr qu’il a raison, dit Baptistin. Mais humbles, ça veut pas dire arriver là-bas en s’excusant d’être en forme. On joue bien, on gagne, on commence à se trouver. Faut y aller avec ça.
— Et sans se croire arrivés, compléta Félicien.
— Tu peux leur envoyer un message, proposa Rose. Pour une fois que vous êtes d’accord avec l’entraîneur.
Baptistin sourit. Il aimait bien ce qui se construisait depuis quelques semaines. Il se surprenait à attendre le match suivant au lieu de redouter la nouvelle contrariété. Seulement, à Marseille, trois bonnes soirées suffisaient parfois à faire oublier le chemin qu’il restait.
Il replia le journal sur le fameux neuf à un.
— Ce score, il nous sert à rien. Ce qui m’intéresse, c’est de voir si on est capables de refaire un match sérieux après jeudi. Courir ensemble, se parler, pas offrir le ballon quand on veut souffler. Là, on saura si on tient quelque chose.
Enzo acquiesça, puis son sourire revint.
— Mais une cinquième victoire, quand même…
— Ah, ça, mon petit, je vais pas me fâcher s’ils nous la ramènent.
Rose ramassa les tasses. Le déjeuner approchait ; chacun avait encore ses affaires à faire avant de revenir devant la télévision.
— Vingt heures quarante-cinq, leur rappela-t-elle. Et vous mangez avant. Je vous fais pas la cuisine pendant le match.
Enzo se leva.
— Je garde ma place ici.
— Tu l’auras, dit Félicien. Mais ton trois à zéro, tu le laisses dehors.
Baptistin resta un instant sur le seuil. Il faisait beau. Une semaine plus tôt, il demandait seulement que la saison reprenne quelques couleurs. Maintenant, il avait hâte d’être au soir.
Derrière lui, Félicien demanda à Rose si elle pouvait laisser le journal au bar.
— Pour les compositions ?
— Oui. Et puis je voudrais relire Leverkusen.
Allez l’OM !!!
Les équipes probables :
RCL : Risser - Gradit, Baidoo, Todibo - Aguilar, Titraoui, Haidara, Udol - Mesloub, Thauvin (cap.), Sotoca.
OM : De Lange - Weah (cap.), Egan-Riley, Aguerd, U. Garcia - Højbjerg, Nnadi - Harit, Abdelli, Paixão - Gouiri.
— Neuf à un.
— On sait lire, dit Rose.
— Je vérifie. À mon âge, quand tu vois ça dans le journal, tu commences par nettoyer les verres.
Enzo tira une chaise et posa son téléphone sur la table.
— Et nous, quatre victoires de suite en championnat, Leverkusen battu chez lui… Franchement, ça sent la cinquième.
— Ça sent surtout que tu vas nous porter la scoumoune, répondit Baptistin. Assieds-toi et touche plus à rien.
Au Bar des Deux Platanes, on avait retrouvé le plaisir de parler football. La semaine précédente, chacun avançait ses raisons d’espérer avec des précautions de démineur. Ce dimanche, Félicien avait acheté le journal avant le pain et Baptistin connaissait déjà la composition probable.
Rose, elle, n’avait pas oublié septembre.
— Vous êtes beaux à voir. Il y a trois semaines, vous vouliez plus entendre parler de personne. Maintenant, il faudrait agrandir la table pour étaler vos ambitions.
Félicien prit son café.
— On a quand même le droit d’être contents.
— Profites-en, ça te va bien.
Baptistin regardait encore la photo du match à Leverkusen.
— Jeudi, ça m’a plu. Gagner là-bas, un à zéro, en tenant jusqu’au bout… On a vu une équipe.
— Et derrière, ça ressemblait enfin à une défense, ajouta Félicien. Contre Le Havre, j’avais fini debout devant la télévision. Là, je suis resté assis.
— Ta femme devait être contente.
— Elle croyait que je dormais.
Enzo fit défiler les nouvelles.
— Egan-Riley, quand même. Il en a entendu, et maintenant tout le monde le trouve bon.
— Tout le monde, je sais pas, dit Rose. Mais ici, il y en a deux qui lui doivent des excuses.
Les deux anciens s’intéressèrent aussitôt à leur tasse.
— Moi, j’ai toujours dit qu’il fallait lui laisser du temps, finit par répondre Baptistin.
— Tu avais dit : « Qu’on lui laisse surtout le temps de faire sa valise. »
— Tu retiens que ce qui t’arrange.
Enzo riait. Baptistin récupéra le journal et le tourna vers lui.
— Tiens, puisque tu es si tranquille pour ce soir, regarde un peu où on va jouer.
Bollaert. Rien que le nom suffisait à calmer les pronostics trop larges. Les Lensois venaient d’en prendre neuf à Côme, chez eux, devant leur public. Une de ces soirées dont on voudrait perdre le souvenir avant même de rentrer au vestiaire. Et quatre jours plus tard, l’OM arrivait.
— Ils vont avoir la tête dans les chaussettes, tenta Enzo.
— Peut-être, répondit Baptistin. Ou les crocs jusqu’au parquet.
— Neuf buts, ça laisse des traces.
— Justement. Tu crois qu’ils ont envie qu’on vienne leur en reparler ?
Félicien repoussa sa soucoupe.
— Le premier quart d’heure, là-bas, il va falloir être réveillés. Eux, ils auront quelque chose à se faire pardonner. Et les tribunes vont pas les accueillir avec une tisane.
Rose passa un coup de chiffon sur la table voisine.
— Enfin, les neuf, ils les ont pris mercredi. Ce soir, ça recommence à zéro.
— Voilà, dit Baptistin. Elle, au moins, elle comprend.
— Elle comprend surtout qu’à force de compter les buts des autres, vous allez oublier de regarder le match.
Il y eut un silence, puis Enzo agrandit une photo sur son écran.
— Et Thauvin…
— Ah, fit Félicien.
Un « ah » qui contenait plusieurs saisons, des buts qu’on revoyait très bien et quelques engueulades qu’on avait moins envie de raconter.
— Il porte le brassard, maintenant, reprit le jeune.
— Ça lui va, dit Baptistin.
— Tu vas quand même pas l’encourager ?
— Je lui souhaite de faire une belle saison. À partir de demain.
Félicien approuva. On pouvait garder de l’affection pour un ancien sans lui laisser le couloir libre. Surtout celui-là.
— S’il rentre sur son pied gauche, j’espère qu’il y en a un qui aura lu le dossier.
— Depuis le temps qu’on le connaît…
— C’est pas une raison. Moi aussi, je sais que Rose rallonge l’addition quand je l’embête, et je recommence.
— Tu veux qu’on regarde ton ardoise ? demanda-t-elle.
Il reprit son journal.
Enzo s’était un peu calmé. Il regardait les noms, les absents, les remplaçants possibles.
— Genesio a raison de demander de rester humbles.
— Bien sûr qu’il a raison, dit Baptistin. Mais humbles, ça veut pas dire arriver là-bas en s’excusant d’être en forme. On joue bien, on gagne, on commence à se trouver. Faut y aller avec ça.
— Et sans se croire arrivés, compléta Félicien.
— Tu peux leur envoyer un message, proposa Rose. Pour une fois que vous êtes d’accord avec l’entraîneur.
Baptistin sourit. Il aimait bien ce qui se construisait depuis quelques semaines. Il se surprenait à attendre le match suivant au lieu de redouter la nouvelle contrariété. Seulement, à Marseille, trois bonnes soirées suffisaient parfois à faire oublier le chemin qu’il restait.
Il replia le journal sur le fameux neuf à un.
— Ce score, il nous sert à rien. Ce qui m’intéresse, c’est de voir si on est capables de refaire un match sérieux après jeudi. Courir ensemble, se parler, pas offrir le ballon quand on veut souffler. Là, on saura si on tient quelque chose.
Enzo acquiesça, puis son sourire revint.
— Mais une cinquième victoire, quand même…
— Ah, ça, mon petit, je vais pas me fâcher s’ils nous la ramènent.
Rose ramassa les tasses. Le déjeuner approchait ; chacun avait encore ses affaires à faire avant de revenir devant la télévision.
— Vingt heures quarante-cinq, leur rappela-t-elle. Et vous mangez avant. Je vous fais pas la cuisine pendant le match.
Enzo se leva.
— Je garde ma place ici.
— Tu l’auras, dit Félicien. Mais ton trois à zéro, tu le laisses dehors.
Baptistin resta un instant sur le seuil. Il faisait beau. Une semaine plus tôt, il demandait seulement que la saison reprenne quelques couleurs. Maintenant, il avait hâte d’être au soir.
Derrière lui, Félicien demanda à Rose si elle pouvait laisser le journal au bar.
— Pour les compositions ?
— Oui. Et puis je voudrais relire Leverkusen.
Allez l’OM !!!
Les équipes probables :
RCL : Risser - Gradit, Baidoo, Todibo - Aguilar, Titraoui, Haidara, Udol - Mesloub, Thauvin (cap.), Sotoca.
OM : De Lange - Weah (cap.), Egan-Riley, Aguerd, U. Garcia - Højbjerg, Nnadi - Harit, Abdelli, Paixão - Gouiri.