Il y a 1 heure
Quand Baptistin entra au Bar des Deux Platanes, son pot de chrysanthèmes dans les bras, Félicien écarta son pastis.
— Oh ! Tu viens fleurir le comptoir ou enterrer l’OM ?
— Je reviens de Saint-Pierre, tête d’ail. Celui-là, je le rapporte pour le balcon.
— Tu me rassures.
— Pour l’OM, j’attends ce soir.
Derrière le comptoir, Rose leva les yeux.
— Depuis septembre que tu nous prépares les obsèques… Trois victoires de suite, et tu fais encore une figure de carême.
Au fond du bar, Enzo lâcha son téléphone.
— Elle a raison. On est de retour dans le game !
— Dans quoi ? demanda Félicien.
— Le game. Le jeu, quoi.
— Alors dis le jeu. Rose, sers-lui quelque chose, il parle anglais à jeun.
Dehors, le soleil gagnait les tables de la terrasse. On aurait pu s’y installer sans veste, à condition de ne pas rester à l’ombre. Des familles passaient avec leurs fleurs ; Baptistin reconnut un voisin, lui adressa un signe à travers la vitre, puis posa son pot près de la porte.
En revenant au comptoir, il regarda la chaise près du radiateur.
Son père s’asseyait là. De cette place, il pouvait suivre la partie de cartes, lire les gros titres et surveiller le saucisson sans avoir à se lever.
— Le vieux, après nos quatre défaites, il aurait voulu les envoyer tous ramasser les olives.
— Et maintenant ? demanda Rose.
— Maintenant, avec deux recrues en janvier, il nous voyait champions.
— Tu as de qui tenir.
— Pour la connaissance du football ?
— Pour la mesure.
Félicien ouvrit son journal.
— Enfin, neuf buts en deux matchs, ça fait plaisir. On avait presque oublié.
— Contre Le Havre, à quatre à zéro, j’étais tranquille, dit Enzo.
— Moi aussi. À mon âge, c’est impardonnable.
Il rabattit le journal sur le comptoir.
— Tu mènes quatre à zéro et tu finis à quatre à trois, à regarder l’arbitre comme s’il te devait de l’argent ! Ma femme est arrivée : « Qu’est-ce que tu as encore à crier ? » Je lui ai dit : « Rien, ils essaient de m’achever. »
— Tu es toujours là, constata Rose.
— Parce qu’ils ont pas joué dix minutes de plus.
Baptistin se pencha sur la composition probable.
— N’empêche, ça commence à ressembler à quelque chose. Højbjerg au milieu, Abdelli plus haut… Ils se trouvent mieux, ça bouge. On sent qu’il y a de quoi faire.
— Tu disais pas ça il y a trois semaines.
— Il y a trois semaines, ils me donnaient pas beaucoup d’occasions.
— Tu serais quand même retourné au stade.
— Bien sûr. Mais j’aurais commencé à râler dans le métro. Là, je peux attendre le coup d’envoi.
Rose sourit. Elle les avait assez entendus réclamer le départ d’un joueur pour connaître la suite : un but le dimanche, et ils lui auraient donné les clés de la ville.
Enzo reprit son téléphone.
— Toulouse, par contre, c’est sérieux. Cinq matchs sans perdre, six déplacements sans défaite.
— Tu pouvais pas nous laisser profiter un peu ? soupira Félicien.
— Tu veux être informé ou rassuré ?
— Avant midi, rassuré.
Baptistin lui prit le journal pour lire à son tour. Les Toulousains restaient aussi sur deux rencontres sans encaisser de but. Ceux-là ne viendraient pas se découvrir pour faire plaisir au Vélodrome.
— Il faudra être patients, dit-il. Et arrêter les cadeaux derrière.
— Cásseres, au milieu, il en fait pas beaucoup, des cadeaux, ajouta Enzo.
— Eh bé, qu’on fasse pareil ! On peut recevoir correctement les gens sans leur laisser repartir avec le buffet.
Félicien récupéra son journal. Un chiffre venait de lui rendre le sourire.
— Vingt-quatre matchs de championnat sans perdre contre eux. Ça, quand même !
— Ah, voilà une statistique qui lui plaît, dit Rose.
— Tu peux pas faire comme si ça comptait pas.
— Mon beau-frère avait vingt-quatre ans de conduite sans accident. Il a quand même reculé dans la vitrine de sa banque.
— Quel rapport ?
— Lui aussi, il était confiant.
Enzo éclata de rire. Félicien tourna la page avec application.
— Avec une quatrième victoire, on pourrait se rapprocher…
— Gagnons déjà celle-là, pitchoun.
— Mais vous en profitez quand ? Quand ça perd, vous voulez plus en entendre parler. Quand ça gagne, vous avez peur du prochain match.
— J’en profite quand ça rentre, répondit Félicien.
— Et après ?
— Après, je regarde combien il reste à jouer.
Baptistin dut reposer son verre.
Ils riaient encore quand Rose vint débarrasser les soucoupes. Puis la conversation ralentit. Baptistin avait de nouveau les yeux sur la chaise près du radiateur.
— Ce matin, je lui ai raconté les trois victoires, au vieux.
— Tu as bien fait.
— Je lui ai parlé d’Abdelli, aussi. Après, je me suis trouvé un peu fada, devant sa pierre, à lui expliquer notre milieu de terrain.
Rose haussa doucement les épaules.
— Vous parliez de quoi, tous les deux, quand il était là ?
— De ça, justement.
Il passa une main sur le bord du comptoir.
— Enfin, il m’aurait pas laissé finir. Il aurait voulu savoir comment on avait pu en prendre trois contre Le Havre.
Félicien eut un sourire. Cette fois, il ne trouva rien à ajouter. Enzo avait rangé son téléphone.
Baptistin regarda l’heure. On l’attendait pour déjeuner ; il retrouverait les autres en fin d’après-midi pour partir au stade. Il enfila sa veste et chercha son écharpe, que Rose lui tendit par-dessus le comptoir.
— Tiens, grand supporter. Sur le tabouret, comme dimanche dernier.
— Je savais où elle était.
— Évidemment.
Près de la porte, Enzo lui demanda :
— Franchement, tu la sens comment, cette saison ?
Baptistin prit le temps de nouer son écharpe.
— Mieux qu’il y a quinze jours.
— C’est tout ?
— C’est déjà pas mal. On recommence à jouer, à marquer, à attendre le dimanche avec un peu d’envie. Maintenant, qu’ils nous fassent durer ça.
Derrière eux, Félicien marmonnait encore quelque chose sur les buts qu’on n’avait pas le droit d’encaisser.
Baptistin désigna son ami d’un mouvement du menton.
— Tu l’entends ? Ce soir, il va nous faire tout le trajet comme ça. Et devant le stade, il chantera le premier.
Il récupéra ses chrysanthèmes, souleva le pot pour saluer Rose.
— Allez, zou. À tout à l’heure.
Ce soir, au Vélodrome, on se serrerait peut-être dans les bras après un but. Baptistin aurait une pensée pour son père, puis il reprendrait le chant avec les autres.
La saison pouvait encore être belle. En ce jour de Toussaint, il avait envie d’y croire.
Allez l’OM !!!!
Les équipes probables :
OM : De Lange - Weah (cap.), Egan-Riley, Aguerd, Emerson - Nnadi, Højbjerg - Harit, Abdelli, Paixão - Gouiri
TFC : Restes - Sigur, McKenzie, Nicolaisen (cap.), Tapé - Dønnum, Vossah, Casseres, T. Jørgensen - Russel-Rowe, Tengstedt.
— Oh ! Tu viens fleurir le comptoir ou enterrer l’OM ?
— Je reviens de Saint-Pierre, tête d’ail. Celui-là, je le rapporte pour le balcon.
— Tu me rassures.
— Pour l’OM, j’attends ce soir.
Derrière le comptoir, Rose leva les yeux.
— Depuis septembre que tu nous prépares les obsèques… Trois victoires de suite, et tu fais encore une figure de carême.
Au fond du bar, Enzo lâcha son téléphone.
— Elle a raison. On est de retour dans le game !
— Dans quoi ? demanda Félicien.
— Le game. Le jeu, quoi.
— Alors dis le jeu. Rose, sers-lui quelque chose, il parle anglais à jeun.
Dehors, le soleil gagnait les tables de la terrasse. On aurait pu s’y installer sans veste, à condition de ne pas rester à l’ombre. Des familles passaient avec leurs fleurs ; Baptistin reconnut un voisin, lui adressa un signe à travers la vitre, puis posa son pot près de la porte.
En revenant au comptoir, il regarda la chaise près du radiateur.
Son père s’asseyait là. De cette place, il pouvait suivre la partie de cartes, lire les gros titres et surveiller le saucisson sans avoir à se lever.
— Le vieux, après nos quatre défaites, il aurait voulu les envoyer tous ramasser les olives.
— Et maintenant ? demanda Rose.
— Maintenant, avec deux recrues en janvier, il nous voyait champions.
— Tu as de qui tenir.
— Pour la connaissance du football ?
— Pour la mesure.
Félicien ouvrit son journal.
— Enfin, neuf buts en deux matchs, ça fait plaisir. On avait presque oublié.
— Contre Le Havre, à quatre à zéro, j’étais tranquille, dit Enzo.
— Moi aussi. À mon âge, c’est impardonnable.
Il rabattit le journal sur le comptoir.
— Tu mènes quatre à zéro et tu finis à quatre à trois, à regarder l’arbitre comme s’il te devait de l’argent ! Ma femme est arrivée : « Qu’est-ce que tu as encore à crier ? » Je lui ai dit : « Rien, ils essaient de m’achever. »
— Tu es toujours là, constata Rose.
— Parce qu’ils ont pas joué dix minutes de plus.
Baptistin se pencha sur la composition probable.
— N’empêche, ça commence à ressembler à quelque chose. Højbjerg au milieu, Abdelli plus haut… Ils se trouvent mieux, ça bouge. On sent qu’il y a de quoi faire.
— Tu disais pas ça il y a trois semaines.
— Il y a trois semaines, ils me donnaient pas beaucoup d’occasions.
— Tu serais quand même retourné au stade.
— Bien sûr. Mais j’aurais commencé à râler dans le métro. Là, je peux attendre le coup d’envoi.
Rose sourit. Elle les avait assez entendus réclamer le départ d’un joueur pour connaître la suite : un but le dimanche, et ils lui auraient donné les clés de la ville.
Enzo reprit son téléphone.
— Toulouse, par contre, c’est sérieux. Cinq matchs sans perdre, six déplacements sans défaite.
— Tu pouvais pas nous laisser profiter un peu ? soupira Félicien.
— Tu veux être informé ou rassuré ?
— Avant midi, rassuré.
Baptistin lui prit le journal pour lire à son tour. Les Toulousains restaient aussi sur deux rencontres sans encaisser de but. Ceux-là ne viendraient pas se découvrir pour faire plaisir au Vélodrome.
— Il faudra être patients, dit-il. Et arrêter les cadeaux derrière.
— Cásseres, au milieu, il en fait pas beaucoup, des cadeaux, ajouta Enzo.
— Eh bé, qu’on fasse pareil ! On peut recevoir correctement les gens sans leur laisser repartir avec le buffet.
Félicien récupéra son journal. Un chiffre venait de lui rendre le sourire.
— Vingt-quatre matchs de championnat sans perdre contre eux. Ça, quand même !
— Ah, voilà une statistique qui lui plaît, dit Rose.
— Tu peux pas faire comme si ça comptait pas.
— Mon beau-frère avait vingt-quatre ans de conduite sans accident. Il a quand même reculé dans la vitrine de sa banque.
— Quel rapport ?
— Lui aussi, il était confiant.
Enzo éclata de rire. Félicien tourna la page avec application.
— Avec une quatrième victoire, on pourrait se rapprocher…
— Gagnons déjà celle-là, pitchoun.
— Mais vous en profitez quand ? Quand ça perd, vous voulez plus en entendre parler. Quand ça gagne, vous avez peur du prochain match.
— J’en profite quand ça rentre, répondit Félicien.
— Et après ?
— Après, je regarde combien il reste à jouer.
Baptistin dut reposer son verre.
Ils riaient encore quand Rose vint débarrasser les soucoupes. Puis la conversation ralentit. Baptistin avait de nouveau les yeux sur la chaise près du radiateur.
— Ce matin, je lui ai raconté les trois victoires, au vieux.
— Tu as bien fait.
— Je lui ai parlé d’Abdelli, aussi. Après, je me suis trouvé un peu fada, devant sa pierre, à lui expliquer notre milieu de terrain.
Rose haussa doucement les épaules.
— Vous parliez de quoi, tous les deux, quand il était là ?
— De ça, justement.
Il passa une main sur le bord du comptoir.
— Enfin, il m’aurait pas laissé finir. Il aurait voulu savoir comment on avait pu en prendre trois contre Le Havre.
Félicien eut un sourire. Cette fois, il ne trouva rien à ajouter. Enzo avait rangé son téléphone.
Baptistin regarda l’heure. On l’attendait pour déjeuner ; il retrouverait les autres en fin d’après-midi pour partir au stade. Il enfila sa veste et chercha son écharpe, que Rose lui tendit par-dessus le comptoir.
— Tiens, grand supporter. Sur le tabouret, comme dimanche dernier.
— Je savais où elle était.
— Évidemment.
Près de la porte, Enzo lui demanda :
— Franchement, tu la sens comment, cette saison ?
Baptistin prit le temps de nouer son écharpe.
— Mieux qu’il y a quinze jours.
— C’est tout ?
— C’est déjà pas mal. On recommence à jouer, à marquer, à attendre le dimanche avec un peu d’envie. Maintenant, qu’ils nous fassent durer ça.
Derrière eux, Félicien marmonnait encore quelque chose sur les buts qu’on n’avait pas le droit d’encaisser.
Baptistin désigna son ami d’un mouvement du menton.
— Tu l’entends ? Ce soir, il va nous faire tout le trajet comme ça. Et devant le stade, il chantera le premier.
Il récupéra ses chrysanthèmes, souleva le pot pour saluer Rose.
— Allez, zou. À tout à l’heure.
Ce soir, au Vélodrome, on se serrerait peut-être dans les bras après un but. Baptistin aurait une pensée pour son père, puis il reprendrait le chant avec les autres.
La saison pouvait encore être belle. En ce jour de Toussaint, il avait envie d’y croire.
Allez l’OM !!!!
Les équipes probables :
OM : De Lange - Weah (cap.), Egan-Riley, Aguerd, Emerson - Nnadi, Højbjerg - Harit, Abdelli, Paixão - Gouiri
TFC : Restes - Sigur, McKenzie, Nicolaisen (cap.), Tapé - Dønnum, Vossah, Casseres, T. Jørgensen - Russel-Rowe, Tengstedt.