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L’homme à l’harmoirikéa.
#1
L’homme à l’harmoirikéa.

Propulsés par une brise ascendante depuis des milliers de kilomètres, les tumbleweed ne cessent de défiler dans la prairie jouxtant la ferme. On croirait que le hurlement des loups et l’odeur des chacaux leur font fuir les contrées inhospitalières avoisinantes. Tout porte à croire qu’une horde de sioux ne tardera pas à charger dans un bruyant vacarme, sans doute rejointe par la cavalerie dès qu’il sera trop tard. Au loin, on distingue difficilement une vague mélodie portée par le vent, elle suinte la souffrance et véhicule les traumatismes d’enfance. Je mentalise l’adolescent qui expire toute la douleur de ses souvenirs à travers les notes diatoniques de son harmoirikéa.

Imperturbable, à l’instar du coyote défiguré par le soleil assassin des plaines du far-east, je m’apprête.
J’ai assigné quarante bonnes minutes à cracher et lustrer mes bottes en croco Lacoste.
Puis j’ai pulvérisé du WD40 sur les roulements de mes éperons soigneusement aiguisés. J’ai aussi frotté la boucle de ceinture au Mirror, démonté nettoyé remonté le Colt, j’ai dépoussiéré le Stetson… Mes ratiches sont étincelantes, c’est incroyable ce Email-diamant, j’ai un sourire de manga. Niveau dress-code, c’est bon, je suis opé, ça claque.

D’un pas sûr je m’élance vers le seuil de la porte, je saisis ma blague de tabac nicotine&gluten-free, un paquet neutre comme la mode l’exige. De l’autre main, j’embarque la selle de mon vieux compagnon, ce fidèle Footix.

A l’extérieur, c’est sans surprise que je le découvre à son poste, il m’attend, fièrement, trônant au milieu du pré, m’adressant ce regard explicite qui indique depuis toujours son envie de partager avec moi de nouvelles aventures chevaleresques, mais humainesques aussi.

- Footix, mon brave, une fois de plus, le devoir nous appelle !
- Bon.
- Courage ! En route pour le saloune !

Il me dévisage, d’un air équidément perplexe.

- Le saloune ? C’est à vingt mètres, tu te fous de moi ?
- Bein, j’vais quand même pas…
- Si si, tu vas ! Et tu y vas comme un J.J., sur ce coup là, tu marches seul !
- J.J. ? Cale ???
- T’es chiant. Bon, laisse tomber, tu connais rien, keud. De toutes façons, c’est pas écoresponsable de démarrer un cheval pour vingt mètres. Y’a pas moyen, t’oublie !

Et il part brouter ce con, j’hallucine.
Bon. Bein. Me voilà « En marche » (sic!)

Tout en restant attentif, scrutant chaque porte, chaque fenêtre d’où pourrait surgir à tout instant un atroce hors la loi sourd muet vengeur depuis l’enfance, je m’avance d’un pas vif à travers la grand rue. La ville est déserte, seul le fracas de mon allure chaloupée résonne dans la poussière aride de Moscowtown.
A l’image de mon périple, mes idées vagabondent, et je m’interroge... en temps réel dans le présent de maintenant. Est-ce si grave de marcher vingt mètres ? Dois-je pardonner Footix pour cet élan de lâcheté soudaine ?
Mais... restons attentif, je m’approche maintenant du cœur, du poumon, du foi de Moscowtow, le saloune.

Je gravis sans peine les trois marches grinçantes et, d’un geste digne d’un film de Bruce Lee, je fais claquer les deux portes battantes à persiennes.
Pénétrant la sombre atmosphère gorgée de diverses effluves de tabac gris, je découvre l’assemblée, figée.
Toujours les mêmes têtes, au même endroit, dans les mêmes positions. On dirait une scène d’intro de Westworld.
Ca m’interpelle… Est-ce que ces gens ont une vie réelle en dehors du saloune ? Je ne les ai jamais vus ailleurs…
Peut-être qu’ils n’existent qu’ici, va savoir.

Y’en a un qui bouge quand même de temps en temps, c’est le garçon, derrière le zinc.
« Oh-minot » on l’appelle. Un gentil gars si tu ne tentes pas de comprendre ce qu’il raconte, et tant que lui, n’essaie pas non plus. Je t’explique pas le cataclysme si ça lui traversait l’esprit de tenter de comprendre ce qu’il déblatère…
Mais bon, il est gentil.

Accoudé, face à lui, y’a Bob, le shériff. C’est son bureau içi.
Il est apprécié à Moscowtown. Faut dire que c’est pratique de savoir où trouver le shériff quand on a un problème.

Et après y’a tous les autres.
Le pianiste nain qui règle son tabouret depuis vingt ans qu’il est là, mais qu’a jamais effleuré la nacre des touches en ivoire. Jessie accoudée au piano et accompagnée du peu de vertu qui lui reste. Les quatre tarés hypnotisés par un jeu de cartes incompréhensible, et dans le fond un étranger, masqué par un journal de la grand ville, qui feint sans doute de savoir lire, histoire de passer pour un intellectuel.

Franchissant bravement les planches ajourées du parquet dont les interstices dégagent une odeur humide, je m’approche du comptoir. Je salue Oh-minot, d’un geste viril, mais précis.
- Oh-minot… Un double.
- Un double quoi ?
- Un double. Prends, prends… celle là, prends... la plus proche.

Le shériff se tourne vers moi, mais au ralenti, avec les yeux plissés, la bouche entrouverte, les oreilles et les narines qui tremblent… comme s’il venait de voir un Pokemon.

- Eh... Mister Jaune. Ca fait un bail… On débarque comme ça ? Et… on boit, un double ?

Oh-minot tente maladroitement de remplir le verre, il tremble de tout son sang, ses pupilles s’agitent en spirales hélicoïdales, une légère mousse verse péniblement de sa lèvre inférieure… comme s’il venait de voir un Pokemon.

J’attends, impassible.
J’attends que Oh-minot parvienne à remplir le verre. Puis, à mon tour, je me tourne au ralenti pour dévisager le shériff. Mais, rien à faire, il le fait mieux que moi ce con. L’expérience, sans doute.

- Salut... Shériff...

Il me scrute. Il attend la suite. Héhé. Je ne dirais rien.

- Qu’est ce qui t’amène Jaune, on te voit jamais au saloune.
Silence.
- Ca fait vingt ans que t’es perdu au loin là-bas, à vingt mètres… En ermite… Et voila que tu débarques ? … Ce soir ? …
- J’avais... comme des frissons, un peu... comme des fourmis sur du miel… ou des plumes sur du goudron, je sais pas trop.

Champs. Contre champs.
Il m’envoie une spéciale dégaine, genre de mimique à la Lee Van Cleffteastwood.

- Jaune… Un de nous deux est de trop dans cette ville !
- Shériff… Tu dis ça... parce que t’es belge ?

Transformation faciale.
Le voilà… interloqué.
En plein doute, plongé dans un mystère insoluble.
Comme s’il réalisait que le Pokemon qu’il avait cru voir... bref... il comprend pas.

Oh-minot, c’est pareil. Il cherche Picachou, de partout. Disparu le Picachou. Il hallucine.
Meeeeeerde, c’est pas Picachou, c’est le shériff.
Bref, c’est terrible la situation. On dirait le film d’un casse à Las Vegas, mais filmé par Godard et Moullet.
Morricone s’est barré avec ses violons, Sergio Leone, désespéré, contemple une mouche sur la bouche d’un gros qu’on dirait Weinstein, c’est même plus une histoire de spaghetti là, on va avoir des frites moules.

Et là dessus, pour rien arranger, en mode « j’aime bien foutre mon ouaille », y’a mon fidèle destrier Footix qui débarque.

- C’est quoi ce bordel les gars ? A quoi vous jouez ? Vous pensez sincèrement que ça vaut encore le coup de continuer une histoire pareille ? Non mais… Vous vous rendez compte ? Vous faites honte à la science du Western là. Vous pensez que…
- Ta gueule Footix !

Rageur, je me tourne vers Oh-minot.

- Oh-minot ! Tu diffuses le match ce soir ?
- Comment ? Je dis Suze ? Le ? Match ? Paris ? Paris Match ?

Reprenant ses esprits, le shériff explose.

- Jaune, je ne veux pas de match dans cette ville, tu saisis ? C’est déjà assez chiant de coton de faire respecter l’ordre comme ça.
- Mais Bob ! Si on gagne, ce soir, on va en finale !
- En finale ? Ouais... et alors ? Je veux pas de problème à Moscowtown, c’est clair ?
- Ouais mais… Putain Bob, si on gagne !!!
- Si on gagne ? On gagne, la bonne blague… Et on gagne quoi ?
- Une étoile bordel, une étoile !!!
- Alors comme ça, tu veux une étoile. Y’en a déjà une d’étoile en ville, ça t’a échappé ? Elle est juste là, sur mon torse, t’avais pas capté ? … Ça te réussi pas les doubles Jaune, t’es vraiment qu’un vieux roublard paumé !
- BOB TU COMPRENDS PAS BORDEL !!!

Et là, tu me crois, tu me crois pas, c’est toi qui voit. Y’a l’étranger qui tombe son journal, dévoilant son regard mystérieux. L’étranger, en fait, c’est une étrangère.

Elle se lève, elle nous dévisage.
Elle est sapée… Je sais pas moi… Comme jamais. Jamais tu te sapes comme ça...
Un sale fichu grisâtre tout miteux. C’est troué, c’est décoloré, on dirait un vieux jean récupéré sur un jeune grunge abandonné par ses géniteurs dans les années 80.
Le seul truc qui brille un peu sur sa tenue… J’y crois pas... c’est une étoile.

Putain.
J’hallucine.
C’est Simone Veil.

Elle s’approche de nous, lentement, digne.
Elle enlève son fichu, le pose sur le zinc… Puis nous dévisage, pensive.
- Vous savez, chers enfants… Une étoile… Deux étoiles...
Le Qatar ? De la poudre aux yeux, ça en fout plein l'Emirates.
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#2
Bravo ,c'est beau .
Ou est ce qu'on vote ?
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#3
Mf_cupid
Aanz C'est parce que la vitesse de la lumière est supérieure à celle du son que certains paraissent brillants avant d' avoir l' air con.
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#4
Rhâââ lovely...  Bave
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#5
Clap
Bien.
que d'imagination.
Beer
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#6
Du grand art, rien à dire  Rock
[Image: Lesindicessontmaigres.jpg]
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#7
[Image: 200.gif]
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#8
Génial pour commencer la soirée.
"Rien ni personne pour nous doit se sentir supérieur à l'Olympique de Marseille"@ J-H Eyraud

Mes propos manquent d'humanité. Je suis un connard et je mange des enfants. Sleep


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#9
J'avais loupé ça   Blush

Autant en blagues t'as un level carambar, autant là ...
[Image: pK7d6Yw.gif]
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#10
Trop long. Le film est prévu pour quand ?
(22-07-2017, 13:02)keyser a écrit :
On se fait un petit pari ?
Lille terminera devant nous.
Si ce n'est pas le cas, je quitte le forum pour toujours.
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#11
J'avais pas vu non plus.
   Clap Laugh  Rock
C'est en voyant une mouche se poser sur ses testicules que l'on comprend que la violence ne peut pas tout résoudre. 
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#12
Jolie chute  Mf_cupid
Et ce qui précède est drôlatique.
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#13
(11-07-2018, 16:21)cetace a écrit : Jolie chute  Mf_cupid
Et ce qui précède est drôlatique.

...digne des Dingodossiers !  Mf_cupid
Une larme, la vie ne manque pas de sel !
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#14
Mf_cupid Mf_cupid
Mf_cupid [Image: cc2c3504538e70db5240c58d5b9de18d.png] Mf_cupid
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#15
Black pin 
Merci les amis. Mf_cupid 
J'avais écrit la suite, mais comme ça relatait des faits réels se terminant par une partouze de poufs anglichiennes BDSM dans un sombre club de Dubrovnik, le_filtre et ses cousins de la Cosa Nostra m'ont adressé des menaces.
Le Qatar ? De la poudre aux yeux, ça en fout plein l'Emirates.
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#16
Magnifique!  Mf_cupid   Merci Mr Aqwa! Passé à côté avant le mache...

La suite dimanche avèque des rimes en (h)ić?
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