Un peu de poésie pour nos grognards:
Par l'ennui chassé de ma chambre,
J'errais le long du boulevard
Michelet en buvant une Ambre,
Face à la pluie et au brouillard ;
Et là je vis, spectacle étrange,
Échappés d'un sombre séjour,
A la télé et dans la fange,
Passer des spectres en plein jour.
Pourtant c'est la nuit que les ombres, Par un clair de lune allemand, Sur des colosses en décombres, Reviennent ordinairement ;
D'un Munich où les Boli sortent Vainqueurs, la gloire humide au port Quand les Allez l'OM les portent Vers le paradis des Grands morts…
A Moscou a lieu la revue De la ballade de Zedlitz, Où un Fernandez sans bévue, Compte les ombres d'Austerlitz.
Mais des spectres près du Gymnase, A deux pas du cher Méïté Sans russe ammoniac qui les gaze. Quel spectres mouillés et crottés !
Avec ses dents jaunes de tartre, Son crâne de mousse verdi, Ribery la star du Théâtre, Brille d'un soleil du Midi.
La chose vaut qu'on la regarde : Des fantômes de vieux grognards, Est-ce le Barthez de l'ex-garde? Face à ces ombres de hussards !
On eût dit la lithographie Où, dessinés par un rayon, L'équipe qu'R.L.D. défit, Revint, criant : Goethals! Raymond !
Ce n'était pas les morts qu'éveille Le son du nocturne tambour, Mais bien quelques vieux de la vieille Qui célébraient le grand retour.
Depuis la suprême bataille, L'OM maigrit, l'Anigo grossit ; L'habit jadis fait à leur taille, Est trop grand ou trop rétréci.
Nobles lambeaux, défroque épique, Saints haillons, qu'étoile une croix, Dans leur ridicule héroïque Plus beaux que des manteaux de rois !
Un neurone enfumé palpite Sous un crane chauve et pelé ; Près du trou de balle, la mite A rongé des poches criblés ;
Leur culotte de peau trop large Fait mille plis sur leur fémur ; Et leurs pieds rouillés, lourdes charges, Creusent le sol ou font le mur ;
Ou bien un embonpoint grotesque, Avec grand'peine boutonné, Fait un poussah, dont on rit presque. O, vieux zéro point couronné!
Ne les raillez pas, camarade ; Saluez plutôt chapeau bas Ces Achilles d'une Iliade Qu'Anigo n'inventerait pas.
Respectez leur tête chenue ! Sur leur front par douze ans bronzés, La cicatrice continue A marquer "La star" déposée.
Leur peau, bizarrement noircie, Dit l'Égypte aux soleils brûlants ; Et les neiges de la Russie Poudrent encor leurs maillots blancs.
Si leurs pieds tremblent, c'est sans doute Du froid d'autres Bérésina ; Et s'ils boitent, c'est que la route Est longue du Vel' à Wilna ;
S'ils sont perclus, c'est qu'à la guerre Adidas était leur seul drap ; Et si leurs canons ne vont guère, C'est qu'un boulet guide leur pas.
Ne nous moquons pas de ces hommes Qu'en riant le gamin poursuit ; Ils peuvent apporter (en sommes?) L'espoir et peut-être le fruit?
Quand ils oublient, qu'on se souvienne L'OM en blanc, Barthez en bleu, Au pied de la gloire, ils reviennent Comme à l'autel de nos ex-dieux.
Là, fiers de leur longue souffrance, Reconnaissants des maux subis, Ils sentent le coeur de la France Battre pour Marseille et l'habit.
Aussi les pleurs trempent le rire En voyant ce saint carnaval, Cette mascarade d'empire Passer comme un matin de bal ;
Puis … un condor désarmé Dans le ciel qu'emplit son essor, Du fond d'un trouduc enflammé, Couvre Moscou d'un guano d'or.
rpavarotti (1954- ?) d’après "Vieux de la vieille" de Théophile GAUTIER (1811-1872) (Recueil : Emaux et camées) Réagir sur le forum |