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Il etait une fois dans l'ouest de Marseille II

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Écrit par cabotdelaceze   
11-01-2004
imageCHAPITRE II
MARIO
Mario était mort… !
Mario, le Beau Mario, celui qui avait personnifié l’O.M. pendant plus de 40 ans, comme joueur, comme entraîneur, comme amuseur public, comme figure emblématique.

" Mais c’est pas possible, je l’ai appelé hier pour lui présenter mes vœux ! Il était en pleine forme… "

Olivier ne mit pas longtemps pour réaliser que sa première pensée, heureusement non formulée, était particulièrement stupide et il songea aussitôt à la chanson composée par ses soldats en l’honneur de M. de la Pallice, capitaine de François 1er mort à la bataille de Pavie (1525) si sa mémoire était bonne - mais elle l’était, hélas - qui avait donné lieu au mot " lapalissade "…

" Un quart d’heure avant sa mort / Il faisait encore envie " avaient écrit les auteurs, ce qui constituait déjà une possible (et donc saugrenue) évidence. Mais la gent soldatesque, reprenant le chant en chœur, avait transformé la phrase en " Un quart d’heure avant sa mort / il était encore en vie " offrant ainsi, sans le savoir, l’immortalité à leur chef bien-aimé.

Car dans la foulée, bien sûr, les moqueries avaient fleuri sur ces enfonceurs de portes ouvertes. Jusqu’à cette chanson populaire, entièrement réécrite en ce sens et pleine de ces " lapalissades " désormais entrées dans le langage courant.

" Messieurs vous plait-il d’ouïr / L’air du fameux La Pallice / Il pourra vous divertir / Pourvu qu’il vous réjouisse.



La Pallice eut peu de biens / Pour soutenir sa naissance /

Mais il ne manqua de rien / Dès qu’il fut dans l’abondance "

Enfant, quand il était malade, sa mère venait le distraire en lui chantant de vieux airs populaires comme celui-là, extraits d’un recueil fatigué qui datait de son enfance à elle.

Cet album de chansons enfantines, illustré d’images d’Epinal et recouvert d’un tissu provençal rouge sombre, il le possédait toujours et la voix de sa mère résonnait encore à ses oreilles...

Eh voilà ! Cela recommençait…

Il en avait marre de ce cerveau qui ne s’arrêtait jamais et l’entraînait dans mille directions, marre de ces références historiques ou littéraires qui lui venaient sans cesse à l’esprit et qui faisaient chier tout le monde.

C’était usant. Si Olivier était devenu un taciturne, un " taiseux " comme disent les Belges, c’était en bonne partie par crainte de la ramener, de paraître sentencieux. Par lassitude d’expliquer aussi. Et puis, quoi : qui cela pouvait-il intéresser ?

Il avait trop lu, voilà tout et sa mémoire imprimait trop bien…

" Boudie, il a le teston trop plein, ce petit ! " disait déjà la vieille Emilie, femme de ménage de ses parents, en le voyant dévorer, à plat ventre sur le tapis du salon, quelque bouquin de l’immense bibliothèque familiale ou quelque dictionnaire dont il se délectait.

Il esquissa un sourire attendri, prêt à repartir déjà vers d’autres évocations instillées par ce maudit cerveau en éveil perpétuel qui, cette fois, le ramena de façon brutale à Mario.

Mario, son guide, son second père ou presque puisque il n’avait pas assez connu le sien…

Mario, mort bien portant, avec toute sa tête, à 91 ans, d’un arrêt cardiaque dans son sommeil !

" La baraka, p’tit ! J’ai toujours eu la baraka ! " l’entendait-il lui dire. Son accent pied-noir, qu’il n’avait jamais perdu, résonnait à ses oreilles.

Comme ce jour inoubliable de 1970 où il s’était planté devant lui au sortir d’un entraînement au stade de l’Huveaune.

" Dis-moi, p’tit, ça te plairait de venir t’entraîner avec les Pros la semaine prochaine ?" lui avait-il dit avec de la malice dans le regard.

Olivier en était resté tout espaloufi, comme disait la vieille Emilie, abasourdi par cette demande à laquelle il n’avait su répondre que par un pitoyable " Ben, oui, monsieur, bien sûr… "

Les Pros ! Skoblar, Magnusson, Bonnel, Novi, Loubet, Escale, Kula, Escale, Daniel Leclercq, Jules Zvunka en route vers le titre en cette saison 70-71, emmenés par un flamboyant Skoblar qui allait réussir 44 buts dans ce Championnat, enlevant le Soulier d’Or du meilleur buteur européen…

" Je t’ai observé plusieurs fois, p’tit. Avec l’équipe réserve et à l’entraînement. Tu travailles bien, tu t’appliques. Alors je pense que tu mérites de venir passer une semaine avec nous… "

De temps à autre, Mario invitait ainsi un jeune espoir du club à partager de façon temporaire l’entraînement des professionnels. Un seul à la fois et jamais de façon durable, histoire de ne pas faire enfler les citrouilles. Albert Emon, Gérard Gili, François Bracci, Rolland Courbis, Michel Chaumeton, Alain Maccagno, Yvan Piatti, équipiers d’Olivier en équipe réserve, avaient eu ou allaient avoir ainsi ce même privilège.

Mario avait un œil infaillible pour déceler les talents en devenir. Furetant partout, guidé par la passion, il assistait à des matches parfois improbables.

Souvent - presque toujours même - pour pas grand chose. Mais de temps à autre, il faisait une trouvaille. Un jour par exemple, il était allé suivre un match de cadets entre l’O.M. et l’US Rouet, un autre club marseillais.

Le lendemain, avisant le dirigeant olympien, il lui avait demandé ce qu’il pensait du grand maigre qui avait joué contre son équipe. L’autre ne l’avait même pas remarqué. Alors Mario avait téléphoné à son ami Ange Persoglio, président de l’US Rouet et c’est comme cela que la saison suivante, François Bracci, futur international (18 sélections) avait enfilé le maillot de l’O.M.

X

XXX

" Deux demis, s’il vous plaît, monsieur Olivier " demanda le petit Pascal, un habitué qui s’obstinait à l’appeler ainsi, comme s’il était un capo mafioso.

Lorsqu’il était plongé dans ses pensées - mais pas toujours, parce qu’il parlait tout de même souvent avec sa clientèle qui, sans cela, aurait déserté le bar - Olivier arrivait à servir les consommations et à rendre la monnaie sans perdre le fil de ses méditations.

Mais là, le Pascalounet lui mit sous le nez une sorte d’affichette qui avait circulé au stade lors d’OM – Strasbourg, le soir où Barthez avait fait son festival de " pénantis ".

" La honte du samedi soir " pouvait-on lire sur le tract, juste à côté d’un portrait en pied de John Travolta en costume blanc moulant, dont la tête avait été remplacée par celle d’Alain Perrin.

- Vous trouvez pas que c’est ressemblant ? demanda le jeunot.

- Ouais, un petit quelque chose peut-être... Mais franchement, moi, je trouve que Perrin, il ressemble surtout à Charles Trenet jeune. Tu lui mets un chapeau à l’arrière du crâne, tu lui fais dresser l’index en l’air, écarquiller un peu les yeux et il te chante " Y a d’la joie, bonjour, bonjour les hirondelles, y a d’la joie… "

- Cette saison, ce serait plutôt " Y a pas d’joie ", dit un monsieur bien habillé accoudé au comptoir. Et tout le bar éclata de rire.

- Oh, putain, ça c’est bon ! Vous me donnez une super idée !

Le Poète n’avait pu retenir ce cri du cœur. Dégingandé, les cheveux longs et sales, le Poète passait ses journées dans le bar, ne consommant jamais d’alcool, juste un café le matin et un autre l’après-midi.

Il n’était pas méchant, même pas jobastre, seulement un peu ahuri, vivait toujours chez sa mère alors qu’il avait largement dépassé la trentaine. Sylvère, c’était son prénom, touchait une maigre pension et se disait poète, même s’il n’avait jamais écrit que d’épouvantables vers de mirliton, qu’il tentait d’infliger parfois à la cantonade, sous un déluge d’imprécations.

- Je la tiens, je la tiens ! s’écria-t-il en griffonnant l’amorce de sa chanson sur un bout de papier graisseux qu’il avait extrait d’une poche de sa veste élimée.

- Eh ben, ne la lâche pas ! lui fut-il répondu du tac au tac. Et d’abord, c’est quoi que tu tiens : la vache par les couilles ?

Une demi-heure après pourtant, le Poète revint fièrement se camper devant le comptoir. Sa chanson, recopiée sur une feuille blanche empruntée à Olivier, était prête.

Il l’entonna d’une voix de fausset.

Y pas d’joie

Putain de con, c’est le bordel

Y pas d’joie

On nous les brise, on se les gèle

Y a pas j’oie

Au Vélodrome c’est pas Noël

Y a pas d’joie, putain, y pas d’joie

Y a pas d’joie

On entend les chèvres qui bêlent

Y a pas d’joie

Le pauvre Ohême bat de l’aile

Y a ps d’joie

Les matches sont d’plus en plus mortels

Et on gagne une fois sur trois !

Y a pas d’joie

Nos joueurs jouent comme des brêles

Y a pas d’joie

Et Perrin-Pinpin les harcèle

Y a pas d’joie

A croire qu’on les ensorcèle

Ou bien qu’ils ont perdu la foi

Y a pas d’joie

Les points s’envolent à tire d’aile

Y a pas d’joie

Mêm’ Paris nous troue la rondelle

Y pas d’joie

Putain de con et macarel

Y a pas d’joie, putain y a pas d’joie

Il remporta un véritable triomphe, le plus éclatant (le seul ?) de son humble carrière de poète maudit.

- Eh ben, tu vois, quand tu travailles dans l’humour, tu arrives presque à être bon, lui dit Olivier en lui offrant un café.

Pascal et Dédé, machiavéliques et bien peu charitables envers celui qui venait de les faire rire aux éclats, entreprirent aussitôt de lui jouer un remake du Schpountz, le persuadant qu’il avait du génie et qu’il fallait faire écouter ça aux gens de Paris.

- Ecoute-moi bien, lui dit Dédé, tu proposes ça à Patrick Sébastien, il le chante à la télé déguisé en Alain Perrin et ta fortune est faite !

Rayonnant, enfin reconnu, le Poète buvait du petit lait. Il écouta avec délectation les deux traîtres chanter sans retenue ses louanges et lui expliquer le pourquoi du comment il allait devenir célèbre.

Jusqu’à ce que Sylvère, enivré de bonheur, réalise enfin dans un sursaut de clairvoyance que sa mère ne lui donnerait jamais les sous pour prendre le TGV.

Olivier lui, que cet intermède avait tiré un moment de sa morosité - il avait même ri de bon cœur - était déjà reparti dans ses pensées, prêt à revivre, pour la millième fois, son tout premier entraînement avec les Pros, en 1970, au stade Vélodrome, sous la direction du grand Mario Zatelli, avec Skoblar et Magnusson…

(A suivre)

Théophile Cabot de la Cèze

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