Vingt-quatre heures de la vie d’une femme ou Pourquoi j’ai épousé Gai Luron
Depuis l’incroyable révélation du week-end dernier, on sait aujourd’hui qu’Alain Perrin n’est pas le dernier pour la déconne. Peu lui chaut les titres, la gloire ou les honneurs, sa quête avouée, son sacré Graal, son Himalaya, consiste à faire rire sa femme une fois par jour…et le natif de Lure, quelque part entre Fernand Reynaud et Jamel Debbouze, nous assure parvenir à ses fins plusieurs fois par jour…
Info ou intox ? La rédaction d’OpiOM.net a enquêté pendant vingt-quatre heures…
Dimanche, 6h57
Réveil difficile pour nos deux tourtereaux… La réception organisée par le club la veille au soir pour fêter les deux ans d’infirmerie de Delfim s’est terminée au-delà de 22h00, et le couple Perrin, peu habitué à ces excès nocturnes, accuse clairement le coup… Après quelques brèves ablutions, les voici s’affairant en silence autour de la table du petit déjeûner. Malgré son regard vitreux et la mèche rebelle qui s’élève en panache au-dessus de son crâne rose bonbon, Alain en impose dans son pyjama marron en pilou. Comme tous les jours, Sylvette verse du thé à la bergamote dans le bol en faïence siglé ‘’Alain’’, souvenir de leur séjour en Lozère en 1982. Alain jette alors négligemment trois sucres et demi dans le breuvage bouillant, tout en croquant dans sa Triscotte finement pelliculée de margarine tandis que Sylvette, très élégante dans son peignoir blanc en coton floqué ‘’ESTAC’’, s’installe en face de lui.
A la première gorgée de thé, Alain surjoue une grimace de dégoût, et s’écrie ‘’Il y a de l’ail dans mon thé’’, tout en gratifiant Sylvette d’un clin d’œil complice. ‘’Il y a de l’ail dans mon thé’’ répète Alain avec le naturel d’un acteur de MJC… puis devant son air interdit, ‘’Enfin, Sylvette…Il y a de l’ail dans mon thé… Abdoulaye Méité !’’… Sylvette réprime alors un bâillement poli, hoche doucement la tête de gauche à droite en soupirant, et replonge dans sa tasse de thé et dans la lecture de Modes et Travaux, tout en se demandant s’il reste des œufs au frigo parce que tiens, elle se ferait bien une petite omelette aux pommes de terre à midi, et d’ailleurs est-ce qu’il reste des pommes de terre ?… Face à elle, Alain encaisse le bide, le visage barré d’un sourire figé, puis se ressaisit… Il n’est pas homme à renoncer au premier échec, et se promet de tenter à nouveau sa chance dès qu’il aurait repris ses esprits … (A suivre… peut-être)
Vingt-quatre heures de la vie d’une femme ou Pourquoi j’ai épousé Gai Luron - Episode 2
Dimanche, 8h25
Dans le salon des Perrin, la tension est montée d’un cran. Affalé sur le clic-clac IKEA marron, Alain cherche à comprendre. Il sent monter en lui des vagues de chaleur mais peut-être est-ce l’effet conjugué de son pyjama en pilou, du Thermolactyl Damart qu’il porte en dessous et du convecteur électrique posté juste derrière le canapé. Quelques gouttes de sueur perlent à son front. Il se dit que quelque chose s’est peut-être cassé dans son couple. Depuis un an, Sylve, sa Sylve, n’est plus tout à fait la même. Jadis, un calembour comme celui-là, digne de Pierre Doris ou de Jean-Marc Thibaut, ses maîtres à penser, aurait sans coup férir déclanché l’hilarité de sa belle… Aujourd’hui hélas, il collectionne les bides avec la régularité d’un milieu de terrain italien chargé à l’EPO…
Devant lui, Sylvette termine de se préparer, en sifflant un air oublié d’Hélène Ségara. Malgré l’angoisse qui le ronge, Alain ne peut s’empêcher de la trouver belle dans son jean Wrangler bleu pétrole et son sweat-shirt 9 Telecom. Comme pour le crucifier, elle a mis son rose à lèvres fuschia, celui qu’elle portait le jour de leur rencontre, au rayon bricolage du Super U de Troyes. Il venait acheter une clé de 12, elle cherchait des vis à bois, ils ne sont plus jamais quittés. C’était hier, mais comme cela lui semble loin aujourd’hui…
- Alain, je dois sortir… Ta chemise marron est repassée, si tu veux… - Où vas-tu chérie ? demande-t-il avec anxiété - N’oublie pas qu’on a ta mère à midi… Je dois passer chez le poissonnier et chez le boulanger… A toute à l’heure, chéri…
Elle dépose un baiser furtif sur ses lèvres et s’engouffre dans les escaliers sans se retourner. Elle n’entendra pas son amoureux laisser échapper dans un rictus :
- Ah, bah, moi, je vais chez le Bouchet…
Trop tard. Sylvette est déjà loin. Un silence de plomb enveloppe l’appartement. Alain laisse échapper un soupir d'amertume. Il n’est même pas en colère. De toutes manières, il sait bien que ‘’Je vais chez le Bouchet’’ n’avait aucune chance de fonctionner. Deux ans qu’il la tente trois fois par semaine sans succès… Un peu groggy, Alain s’adosse au mur du vestibule, juste sous la tête de cerf (ou bien est-ce un dahu ?)… Il ferme les yeux, puis se redresse… Après tout, rien n’est perdu, la journée commence à peine…
Vingt-quatre heures de la vie d’une femme ou Pourquoi j’ai épousé Gai Luron Episode Avant Dernier
Dimanche, 12h08
De retour de la Commanderie, Alain gare sa Vel Satis diesel marron au pied de son immeuble. Il coupe le moteur, s’enfonce un peu plus dans le siège en simili-velours (de série), et essaie d’analyser la raison de ses échecs répétés, tout en fixant d’un œil las le sapin désodorisant parfum vanille des îles accroché au rétroviseur intérieur de sa berline. Oh, bien sûr, la solution la plus simple serait d’apprendre par cœur l’une des blagues imparables du livre de Jean Roucas qu’il garde précieusement dans la boîte à gants, là, à portée de main. Mais non, Alain ne veut pas céder à la facilité… Sylvette, il veut la reconquérir tout seul, à la force du poignet, sans recourir aux traits d’esprit d’un autre – fût il l’auteur comique le plus doué de sa génération…
Alain remonte dans son F3, avalant les marches quatre par quatre avec la fébrilité d’une pucelle lâchée dans un vestiaire de rugbymen. Il embrasse affectueusement Monette, sa mère, non sans lui faire discrètement remarquer à l’oreille que le gris de sa teinture tirait de plus en plus vers le bleu. Ah, Monette, longtemps, elle fut le seul amour de sa vie… Et puis il y a eu Sylvette… Alain s’est souvent demandé par quel facétieux hasard sa vie était jalonnée de femmes portant un prénom en ‘’ette’’, et il aime alors à se souvenir de Paulette, la volumineuse dame rousse qui sentait l’eau de Cologne et l’avait initié aux mystères de l’amour dans un petit hôtel de Nancy alors qu’il n’avait que 22 ans…
Alain rejoint à présent Sylvette dans la cuisine. Lorsqu’il s’aperçoit que sa tendre moitié, comme pour se faire pardonner, lui a préparé son plat préféré, le merlan frit coquillettes, un flot d’émotion manque de le faire vaciller. Tout n’est donc pas perdu, bon sang de bois. Ragaillardi, Alain décide alors de déboucher une bonne bouteille de Fanta Citron parce que hein, on est quand même dimanche, après tout…
Le repas se déroule sans heurts, rythmé par le feulement suave de Claire Chazal sur la Grundig du salon, lorsque tout à coup, entre le Caprice des Dieux et la Danette au café, Alain se lève de sa chaise et se dirige vers la mini-chaîne posée sur le vaisselier en pin suédois pour y introduire un CD. Les premières mesures du ‘’You never can tell’’ de Chuck Berry résonnent alors dans la pièce. Sylvette a déjà compris et se glace d’effroi. Dans sa quête désespérée pour faire rire sa femme, Alain se lance alors dans un twist endiablé, se déhanchant lascivement tout en faisant glisser deux doigts en V devant ses yeux, comme John Travolta dans Pulp Fiction. Car Alain ressemble à John Travolta…
Alain sait qu’il ressemble à John Travolta depuis que l’une des ses élèves de 4ème B du collège Jean Meyrand de Nancy où il était prof de gym le lui avait fait remarquer en gloussant - ce qui n’avait pas manqué de provoquer en lui une réaction que son jogging en acrylique avait eu du mal à contenir. Depuis, Sylvette redoute par dessus tout les soirées dansantes entre amis où son mari, enivré par un ou deux verres de sangria, se met à imiter l’acteur américain en faisant tourner sa veste au dessus de sa tête, avant de la lancer immanquablement sur le buffet - et après, je te raconte pas pour ravoir les tâches de tarama sur un costume marron…
Monette laisse choir sa cuillère dans ses coquillettes, les yeux écarquillés et la bouche entrouverte. Un mince filet de bave vient poindre aux commissures de ses lèvres livides. De son côté, Sylvette détourne son regard et récite deux Pater Noster en se signant fébrilement. De temps à autre, malgré elle, elle jette un œil apeuré vers l’homme de sa vie, improbable twister de supérette, pathétique dans son numéro de derviche-tourneur hollywoodien…
Le morceau de Chuck Berry s’achève enfin. Le silence envahit à nouveau la pièce. Hoquetant, soufflant, frôlant l’apoplexie, Alain éponge avec la manche de sa chemise les deux litres de sueur qui dégoulinent sur son front. Au loin, Claire Chazal annonce un temps orageux pour l’après-midi. ‘’Pas faux !’’ songe-t-il, en croisant le regard furibond de sa femme…
Vingt-quatre heures de la vie d’une femme ou Pourquoi j’ai épousé Gai Luron Episode Terminal
Dimanche, 14h08
Dans le très vieil appartement de la rue Sarasate, l’atmosphère s’est tendue comme un string de lofteuse ménopausée. Désemparé, Alain s’est réfugié dans la cuisine comme un enfant pris en faute. Il sent la situation lui échapper. De longues et flottantes minutes s’écoulent dans un silence anesthésiant. Brusquement, Alain fait irruption dans le salon, frappe bruyamment dans ses mains, et lance à la cantonade : - Et si on se faisait une petite partie de mikado ?
Dimanche, 14h53
Un calme trompeur règne autour de la table basse où s’étalent à présent les bâtonnets multicolores. Menant largement la partie - il fut sacré champion régional cadet de mikado en balsa à Vesoul en 1967 - Alain reprend confiance, une tasse de Nescafé et une part de quatre-quarts. D’un air faussement détaché, il glisse alors une blague de Toto un peu usagée et dont il a malheureusement oublié la chute, puis tente un périlleux Monsieur-et-Madame-ont-un-fils, tout droit sorti d'un Carambar retrouvé quelques jours auparavant au fond d’une poche de sa parka Monsieur de Fursac marron. Las ! Rien n’y fait. Tandis que Monette le gratifie d’un sourire forcé, empli tout à la fois de compassion maternelle et de sourde inquiétude, le visage de sa douce reste fermé à double tour. Excédé par tant d’injuste indifférence, Alain s’empare d’un vieux Télé 7 Jeux, salue sa mère d’un grognement, claque la porte de sa chambre, et plonge dans les méandres d’une grille de mots fléchés deux étoiles signée Maître Capello. Pour oublier.
Dimanche, 16h52
Une pluie fine se met à tomber. Sylvette est partie raccompagner Monette. Seul face à lui-même, Alain se dit que le jour tant redouté est arrivé, ce jour maudit où aucun de ses pétillants traits d’esprit, aucune de ses désopilantes saillies n’aura réussi à faire jaillir le rire cristallin de sa dulcinée. Et le drame intime qui se joue en ce dimanche maussade de décembre prend des allures d’Armageddon conjugal…
Assis sur un tabouret de la cuisine, suivant du regard les pérégrinations insouciantes d’une mouche domestique sur le papier peint à fleurs, Alain choisit une pomme Golden dans le compotier en étain. Après l’avoir soigneusement pelée, épépinée et coupée en quartiers, il glisse un à un les morceaux de fruit au travers des barreaux de la cage de Fabio, son fidèle hamster, compagnon des bons et des mauvais jours, le seul peut-être à pouvoir comprendre sa peine. Son cœur se serre à l’évocation de ces mots déchirants du poète - peut-être est-ce Aragon ou bien Michel Delpech ? - ‘’Si c’est fichu entre nous, la vie continue malgré tout’’…
Dimanche 18h35
Sylvette est enfin de retour. Pourtant, Alain ne la voit pas. C’est l’heure de Stade 2. En professionnel aguerri, Alain ne loupe jamais Stade 2, inépuisable source d’informations footballistiques des plus pointues. Assis les bras croisés, à quarante centimètres de l’écran de télévision, son cahier à spirales Clairefontaine posé sur les genoux, il se tient prêt à noircir de pleines pages du flot d’analyses pertinentes des chroniqueurs du service public. Mais ce soir, comme par un fait exprès, l’actualité sportive est d’une navrante pauvreté. Alain notera seulement dans un coin du cahier ‘’Penser à demander la marque de ses cravates à Pierre Salviac’’.
Dimanche 19h52
Alain sait que son temps est compté. Dans moins d’une heure, Sylvette sera couchée et s’endormira la bouche ouverte devant le film de TF1, et alors tout sera perdu... Reprenant son inlassable quête, il rejoint son épouse dans la salle de bains, s’approche d’elle à pas lents, et soudain animé d’une force intérieure, comme mû par l'énergie du désespoir, brûle sa dernière chance, son ultime atout, sa martingale - l’histoire du fou qui repeint son plafond racontée avec la voix de Michel Leeb imitant un épicier Chinois… Surprise par cet assaut brutal, désarçonnée par l'héroïque insistance de son époux, Sylvette se retourne et rend les armes, secouée par un rire nerveux et spasmodique semblant ne jamais vouloir s’arrêter. Exténué, les yeux embués de larmes, Alain savoure sa victoire. Elle a ri, il est heureux. Il a retrouvé sa Sylve, celle qu’il suivrait au bout du monde, d’Istres à Tourcoing en passant par Orléans s’il le faut. Le cœur léger, grisé par sa réussite inespérée, Alain dépose un chaste baiser sur le front de Sylvette, en pensant ‘’Encore vingt-quatre heures de gagnées… ’’
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